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    vendredi, juin 02, 2006

    LA VIE EN GRANDES POMPES

    Quand une femme voit ses copines gagner 14 centimètres avec leurs nouvelles chaussures à semelles compensées, que peut-elle faire sinon monter aussi ?
    Cet été, les Françaises au­ront grandi. Beaucoup grandi ! Toutes juchées sur des chaussures de 8, 10 ou 15 centimètres au-dessus du trottoir. Ce sera l'été des compensées. De quoi ? Allons, de ces chaussures qui cambrent le pied mais gardent une semelle plate grâce à un bloc de raccordement... Les compensées, ou chaussures à plate-forme, voilà dix ans que les créateurs en alignent des modèles, mais sans que la rue s'en empare. Seules les Naomi (Campbell), Gwyneth (Paltrow) et consœurs planaient dessus dans les magazi­nes. «Depuis l'été dernier, dit Christian Louboutin, un des divins créateurs du moment, c'est l'envolée, et ce n'est pas près de se terminer. C'est un phénomène incontournable. Quand une femme voit ses copines prendre 14 centimètres, que peut-elle faire, sinon monter aussi !» Notre Juliette (Binoche) va étrenner ce printemps sa paire en chevreau bleu, blanc, rouge, réédition d'un modèle de la Libération. Les vitrines des chausseurs en sont bourrées. Mules, longs, bottes d'été, espadrilles, mocassins ont droit au rehaussement. Les filles, sur le Net, se refilent des conseils pour s'arracher aux baskets et apprendre à marcher avec. Pour elles, ce n'est pas compliqué : «Le compensé, ça allonge, lance Yasmina. El quand je suis grande, je me sens plus forte.»
    II n'y a que chez les esthètes en tout genre que le sujet fait débat. Côté grincheux, c'est comme toujours : rien de neuf, ces trucs-là, c'est de la vieillerie ! Voyez les Vénitiennes qui, au XVIe siècle, soutenues par des servantes, se traînaient sur leurs «chopines» hautes de 50 centimètres... Comme si une mode ressuscitait à l'identique ! En bois, sans tiges, de hau­teur raisonnable, les compensées des années 1940 sentaient la guerre, la pénurie et le couvre-feu. Enormes, à plate-forme et patins épais à l'avant, celles des années 1970 se mariaient avec la surabondance, les babas et les pattes d'eph. Les actuelles renvoient, paraît-il, au multiculturalisme et au brouillage des codes contemporains. Ethniques, grand siècle, tra­vaillées façon Mille et Une Nuits ou déchique­tées, champêtres, plexiglassées, on trouve de tout dans les collections. Mais toutes glamour, comme on aime dire aujourd'hui. Pas d'âge pour se jucher dessus : « Les quinqas seraient même souvent plus hardies que leurs filles », dit-on dans une boutique Free Lance de Saint-Germain.

    Pour certains créateurs, c'est quasiment l'horreur, ces talons-là. «Ils s'apparentent trop souvent à une tartine d e terre accrochée à la se­melle», s'insurgeait le magazine «Vogue » dès 1998. « La plate-forme n'est qu'un énorme truc chirurgical qui vous enlaidit le pied », fulminait le bottier Manolo Blahnik l'an dernier... Pour d'autres, c'est ravissant, surtout à cause de la démarche un peu dégingandée qu'elles provo­quent. Mais que les petites se le disent, ce ne serait pas fait pour elles. Faudrait être au moins moyenne pour avoir de l'allure...
    Reste la question la plus pénible : les com­pensées font-elles du tort aux pieds ? Non, as­surent les femmes et leurs mentors. «On prend de la hauteur sans souffrir», assure le créateur Michel Péry. N'en croyez rien, claironnent la majorité des médecins spécialistes. Durillons, cors, oignons (hallux valgus), orteils en griffe ou en marteau, arthrose du genou, avant-pieds affaissés, lordose lombaire et fractures d'os métatarsiens, la liste de dégâts collatéraux im­putables à des chaussures trop hautes - peu importe la largeur du talon - n'en finit pas. Un chercheur suédois a même conclu que les talons gratte-ciel rimaient avec schizophrénie ! «La pathologie de l'orteil, estime le Dr Christophe Piat, orthopédiste à l'hôpital de Bobigny, c'est 97% de nos consultations. La chaussure crée, révèle ou aggrave la maladie... »
    Ça lui fait une belle jambe, à la gent fémi­nine, de savoir tout ça ! Comme si ce vieil appel des sens que produit sur les hommes un corps entravé qui marche, les femmes d'aujourd'hui ne le connaissaient pas... Même les minettes apprennent sur des forums comment «assurer sa démarche et son mouvement de hanches» et «ne jamais dire qu'on a mal aux pieds, sinon vous passerez pour une dinde». Raymond Massaro, qui a chaussé le gotha de la pla­nète, le sait bien : vouloir plaire donne des ailes. « Quand une femme vent quelque chose, elle ment effrontément, dit-il en souriant. «Elle vous dit qu'elle ne s'est jamais sentie aussi bien que sur un talon de 12 centimètres. C'est d'abord dans sa tête qu'elle se sent bien...» Quelques féministes s'élèvent toujours contre l'asservissement des talons hauts, mais c'est au Canada. Chez nous, on va porter des compen­sées, mais à temps partiel, pour les occases où il faut assurer, et séduire. Pour la frime et la photo. Probable que Ségolène troquera ses ta­lons aiguilles pour des compensées pendant ses heures en famille cet été. C'est d'ailleurs faute de pouvoir porter des talons que les filles dé­laissent leurs baskets pour des compensées. Car les talons, les vrais, rien à faire, c'est tou­jours ça que les hommes préfèrent. «Les com­pensées, c'est l'artifice, c'est l'escamoté, énonce un intello distrait de sa lecture de Marcel Gauchet. Le talon, oui, c'est un obscur objet du désir...»

    ANNE FOHR (LE NOUVEL OBSERVATEUR, Mai 2006)